Extrait gratuitChapitre 1 sur 120 · nouvelle traduction française 2026

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Chapitre premier

Zhen Shiyin, dans un songe, reconnaît le Jade Spirituel
Jia Yucun, dans la poussière du monde, s'éprend d'une belle

Voici le premier chapitre, celui par lequel s'ouvre ce livre.

L'auteur dit lui-même : ayant traversé jadis tout un songe d'illusions, il a caché les faits véritables et, empruntant la voix du Jade Spirituel, composé ce livre, les Mémoires d'une pierre ; c'est pourquoi il est parlé de « Zhen Shiyin »1. Mais quels faits, quelles gens sont donc consignés dans ce livre ? Il dit encore lui-même : « Aujourd'hui, ballotté dans la poussière du monde et n'ayant rien accompli, je songe soudain à toutes les jeunes filles d'autrefois ; à les examiner une à une avec soin, je trouve que leur conduite et leur discernement l'emportaient de beaucoup sur les miens. Moi, homme fait, portant barbe et sourcils, je ne valais en vérité pas ces jupes et ces épingles de tête ; la honte me reste en abondance, le remords ne sert plus de rien, et voici venu le jour où il n'y a décidément plus rien à faire. En ce jour, je veux rassembler en un recueil, pour l'annoncer au monde, le compte de mes fautes : le temps où, vivant des bienfaits du Ciel et de la vertu de mes ancêtres, je portais habits de brocart et culottes de soie fine, les jours où je me gorgeais de mets délicats et de viandes grasses, oubliant la bonté de mon père et de mes frères aînés qui m'instruisaient, trahissant les leçons de mes maîtres et de mes amis, jusqu'à n'avoir acquis aujourd'hui aucun talent et gâché la moitié de ma vie. Je sais que mes fautes sont nombreuses ; mais il y avait, dans les appartements des femmes, des personnes bien réelles, et il ne faut à aucun prix que, pour couvrir mon indignité et cacher mes défauts, je les laisse s'effacer avec moi. Aussi fenêtre d'armoise et chevrons de chaume, lit de cordes et fourneau de terre cuite ne sauraient-ils gêner l'élan de mon cœur ; et le vent du matin, la lune du soir, les saules du perron, les fleurs de la cour, il me semble même qu'ils nourrissent mon pinceau et mon encre. Je n'ai ni savoir ni style, mais qu'importe : j'userai de propos feints et de langage rustique pour dérouler cette histoire — ainsi la mémoire de ces demeures de femmes sera-t-elle transmise au grand jour, ainsi l'ennui d'une heure sera-t-il rompu et l'œil de mes semblables dessillé. Ne serait-ce pas bien ainsi ? » C'est pourquoi il est parlé de « Jia Yucun ». Et s'il emploie au fil des pages les mots de « songe » et d'« illusion », c'est là le propos même du livre, et en outre l'avertissement qu'il adresse à son lecteur.

Lecteur, d'où ce livre tire-t-il donc son origine ? Le récit en approche l'absurde, mais qui l'examine de près y trouvera beaucoup de saveur.

Or donc, au temps où la déesse Nüwa fondait des pierres pour réparer le ciel, elle façonna, sur la falaise du Sans-Fondement au mont de l'Immense Désert, trente-six mille cinq cent une pierres brutes, hautes de douze toises et carrées de vingt-quatre. L'impératrice Nüwa n'en employa que trente-six mille cinq cents ; il en resta une seule dont elle ne fit rien et qu'elle abandonna au pied du pic de la Racine-d'Azur. Or cette pierre, ayant passé par le feu de la fonte, avait acquis l'intelligence des esprits : elle allait et venait à son gré, pouvait grandir ou se faire toute petite. Voyant que toutes ses compagnes avaient servi à réparer le ciel et qu'elle seule, faute de mérite, n'avait pas été choisie, elle se prit à s'accuser et à rougir d'elle-même, et se lamenta jour et nuit.

Un jour qu'elle se lamentait ainsi, elle vit soudain venir de loin un bonze et un taoïste, d'une ossature peu commune et d'un air tout différent du reste des hommes. Ils parvinrent au pied du pic de la Racine-d'Azur, s'assirent à même le sol et devisèrent. Ils aperçurent la pierre, si claire, si limpide, si polie, et qui de plus s'était réduite à la taille d'une breloque d'éventail : elle était tout à fait charmante. Le bonze la prit dans le creux de sa main et dit en riant : « Pour la forme, tu es bien un objet doué d'esprit ; mais tu n'as encore aucune vertu réelle. Il faudra graver sur toi quelques caractères, afin que chacun, te voyant, sache aussitôt que tu es une merveille ; après quoi je t'emporterai faire un tour dans quelque royaume florissant et prospère, dans une maison de lettres et de rites où l'on porte l'épingle et le cordon, en un lieu de fleurs et de saules, au pays de la douceur et des richesses. » À ces mots la pierre exulta et demanda : « Quels caractères y graverez-vous ? En quel lieu m'emporterez-vous ? Daignez me l'apprendre. — Ne demande rien, répondit le bonze en souriant ; le jour venu, tu comprendras de toi-même. » Cela dit, il la glissa dans sa manche et s'en alla, léger, avec le taoïste, sans que l'on sût vers où ils se dirigeaient.

Combien de générations, combien de kalpas passèrent ensuite, on ne sait. Il advint qu'un Taoïste de la Vacuité, en quête de la Voie et de l'immortalité, passa au pied du pic de la Racine-d'Azur, sur la falaise du Sans-Fondement, au mont de l'Immense Désert. Il aperçut soudain une grande pierre couverte de caractères nettement tracés, où un récit était consigné dans le plus grand détail. Le Taoïste de la Vacuité le lut depuis le commencement. C'était l'histoire de cette pierre brute qui, faute de mérite, n'avait pu réparer le ciel, avait pris par magie une forme et était descendue au monde, emportée dans la poussière rouge par le Bonze de l'Immensité et le Taoïste de l'Infini, puis conduite jusqu'à l'autre rive. On y racontait le pays de sa chute, le lieu de sa naissance, et jusqu'aux menues affaires de la maison, aux loisirs et aux sentiments des appartements des femmes, aux poèmes, aux chansons et aux devinettes : rien n'y manquait. Seuls la dynastie et le millésime s'étaient perdus, et l'on n'en pouvait rien vérifier. À la fin figurait une stance :

Trop vaine pour clore la brèche du ciel bleu, J'ai erré sans raison tant d'années dans la poussière. Voici mon destin d'avant le corps et d'après : Qui donc l'inscrira pour en faire un conte rare ?

Le Taoïste de la Vacuité, ayant lu un moment, comprit que cette pierre avait quelque origine, et lui dit : « Frère Pierre, cette histoire qui est la tienne, à t'en croire, ne manque pas d'agrément, et c'est pour cela que tu l'as fait graver, désirant qu'elle passe dans le monde comme un récit rare. À mon sens pourtant : premièrement, il n'y a ni dynastie ni millésime que l'on puisse vérifier ; deuxièmement, on n'y voit ni grand sage ni grand loyal sujet, nul bon gouvernement qui remette en ordre la cour ou qui réforme les mœurs — rien que quelques jeunes filles peu ordinaires, tantôt amoureuses, tantôt entêtées, tantôt douées d'un mince talent ou d'un petit mérite. Quand même je la copierais, cela ne ferait pas un livre extraordinaire. » Et la pierre de répondre : « Mon maître, faut-il être si borné ! Il me semble que les histoires non officielles, de tout temps, n'ont fait qu'emprunter les noms des Han et des Tang ; mieux vaut ce que consigne ma pierre, qui n'emprunte pas ce moule et s'en tient aux faits et à la raison de sa propre histoire : cela même est plus neuf et plus singulier. D'ailleurs, dans ces histoires non officielles, tantôt on calomnie le souverain et ses ministres, tantôt on flétrit les épouses et les filles d'autrui ; les débauches et les cruautés y sont innombrables. Il y a pis encore : ces écrits de vent et de lune, si obscènes, si fétides, qui corrompent le plus aisément les fils de bonne famille. Quant aux livres de beaux esprits et de belles dames, ils ouvrent la bouche pour dire “Wenjun” et remplissent leurs pages de “Zijian” : mille ouvrages sur un seul ton, mille personnages avec un seul visage ; et pour finir ils ne peuvent éviter de verser dans la licence. C'est que l'auteur ne cherche qu'à placer deux ou trois de ses poèmes d'amour et de ses odes galantes : il invente donc de toutes pièces un homme et une femme, leur donne un nom, et ne manque jamais d'ajouter à côté un misérable pour brouiller les cartes, comme le bouffon dans les pièces de théâtre. Plus insupportable encore : ces “or donc” et ces “ainsi soit-il” qui ne sont ni de la raison ni du style, s'écartent fort du naturel et se contredisent l'un l'autre. Mieux valent, décidément, ces quelques jeunes filles que j'ai vues et entendues moi-même durant la moitié d'une vie : je n'oserais dire qu'elles l'emportent sur les personnages des livres anciens, mais à en considérer les faits d'un bout à l'autre, on peut y dissiper son chagrin et rompre son ennui ; et quant à quelques poèmes bancals, ils sont bons à faire recracher le riz de rire et à accompagner le vin. Les séparations et les retrouvailles, les tristesses et les joies, les fortunes qui montent et celles qui déclinent, tout y suit la trace et la piste des choses, sans que j'aie osé y ajouter la moindre invention forcée qui en altérerait la vérité. Je souhaite seulement que les hommes du monde, à l'heure où le vin se retire et où le sommeil s'achève, ou lorsqu'ils veulent fuir leurs affaires et chasser leur souci, prennent ceci pour se divertir : non seulement ils y trouveront du neuf lavé de l'ancien, mais ils y épargneront leurs années et leurs forces, et n'iront plus courir après le vide ni poursuivre le faux. Qu'en pense mon maître ? » Le Taoïste de la Vacuité, l'ayant entendu parler ainsi, réfléchit un long moment, puis relut ces Mémoires d'une pierre d'un bout à l'autre. Voyant que le propos général n'y était que d'amour, que les faits y étaient consignés tels quels, et qu'on n'y trouvait ni offense au temps présent ni leçon de débauche, il les copia enfin du commencement à la fin et les rapporta au monde, pour qu'on y lût un récit rare. Dès lors, le Taoïste de la Vacuité, du vide ayant vu la forme, de la forme ayant conçu l'amour, par l'amour étant entré dans la forme, et de la forme ayant compris le vide, prit le nom de Bonze de l'Amour et changea le titre des Mémoires d'une pierre en Chronique du Bonze amoureux. Kong Meixi, de Donglu, l'intitula Le Précieux Miroir du Vent et de la Lune. Plus tard, Cao Xueqin, dans son Cabinet où l'on pleure le rouge, le lut et le relut dix années durant, y ajouta et en retrancha cinq fois, en composa la table, le divisa en chapitres, et l'intitula encore Les Douze Épingles de Jinling, y inscrivant un quatrain. Et telle est l'origine des Mémoires d'une pierre. Le poème dit :

Des pages pleines de propos insensés, Une poignée de larmes amères. Tous disent l'auteur en folie : Qui donc en démêlera la saveur ?

L'origine des Mémoires d'une pierre étant ainsi éclaircie, on ne sait toujours pas quelles gens ni quels faits se trouvent inscrits sur cette pierre. Que le lecteur écoute.

Voici ce qui est écrit sur la pierre. En ce temps-là, la terre s'était effondrée au sud-est ; et dans ce sud-est se trouvait la ville de Suzhou, dont la porte Chang était, dans toute la poussière du monde, l'un des lieux les plus riches, les plus nobles et les plus élégants. Hors de cette porte Chang courait la rue des Dix Li ; dans cette rue s'ouvrait la ruelle Renqing ; et dans cette ruelle s'élevait un vieux temple que, l'endroit étant fort étroit, tout le monde appelait « le temple de la Gourde ». À côté du temple habitait un gentilhomme de campagne, du nom de famille Zhen, prénommé Fei, de nom social Shiyin. Son épouse légitime, Dame Feng, était d'un caractère sage et vertueux, et connaissait à fond les rites et le devoir. Sa maison n'était pas des plus opulentes, mais tout le pays la tenait pour une famille considérée. Comme Zhen Shiyin était d'un naturel paisible et détaché, ne songeant ni aux charges ni aux honneurs, il passait ses journées à contempler les fleurs, à planter des bambous, à boire son vin et à réciter des vers : c'était en somme un homme de la race des immortels. Une seule chose lui manquait : ayant passé la cinquantaine, il n'avait pas de fils à ses genoux ; il n'avait qu'une fille, dont le nom de lait était Yinglian, et qui atteignait tout juste sa troisième année.

Un jour, dans la longue lumière d'un été brûlant, Shiyin était assis oisivement dans sa bibliothèque ; la main lasse, il laissa tomber son livre, s'accouda sur sa table et s'assoupit. Sans s'en apercevoir, il se trouva, dans la brume du songe, marchant vers un lieu qu'il ne parvenait pas à reconnaître. Il vit soudain venir de ce côté un bonze et un taoïste qui devisaient en cheminant. Il entendit le taoïste demander : « Cet objet que tu emportes, où veux-tu donc le porter ? — Rassure-toi, répondit le bonze en riant. Il y a présentement une affaire d'amour qu'il est temps de régler, et toute cette bande de débiteurs d'amour n'est pas encore descendue s'incarner dans le monde des hommes. Profitons de l'occasion pour glisser cet objet parmi eux : il ira faire son apprentissage. — Ainsi donc, dit le taoïste, ces débiteurs d'amour vont derechef se forger un destin et traverser une existence ? Mais d'où part cette affaire, et où retombe-t-elle ? — L'histoire, dit le bonze, est plaisante à entendre. Cette pierre, jadis, l'impératrice Nüwa ne l'employa point ; elle en prit son parti et s'en alla librement se promener de tous côtés. Un jour, elle vint chez la fée Jinghuan ; celle-ci, sachant qu'elle avait quelque origine, la retint au palais des Nuées Vermeilles et lui donna le nom de Serviteur du Jade Divin du palais des Nuées Vermeilles. Or il allait souvent se promener sur la rive du fleuve des Esprits, à l'occident, et il vit, au bord de ce fleuve, près de la Pierre des Trois Vies, une plante de fée, la Perle Cramoisie, si délicate et si gracieuse qu'il la prit en affection ; il l'arrosa chaque jour de rosée douce, et c'est ainsi que la Perle Cramoisie put prolonger ses jours. Ayant ensuite reçu l'essence du ciel et de la terre, puis la nourriture de cette rosée, elle se dépouilla de sa matrice végétale, se changea par magie en forme humaine et parvint tout juste à se façonner un corps de femme ; elle errait tout le jour hors du ciel des Regrets et des Séparations, se nourrissant, quand elle avait faim, du fruit des Sentiments secrets, et buvant, quand elle avait soif, de l'eau qui abreuve le chagrin. Mais, n'ayant pas encore payé sa dette envers celui qui l'avait arrosée, elle gardait nouée au fond de ses cinq viscères une tendresse inépuisable. Elle disait souvent : “J'ai reçu de lui le bienfait de sa pluie et de sa rosée, et je n'ai point d'eau pour le lui rendre. S'il descend un jour dans le monde et s'y fait homme, j'irai moi aussi y faire un tour, et je lui rendrai toutes les larmes de ma vie : ce sera de quoi m'acquitter.” De cette seule affaire est sortie la descente de tant d'autres débiteurs d'amour, qui doivent se faire mortels et parcourir jusqu'au bout leur lot d'illusions ; et la Perle Cramoisie est du nombre. Aujourd'hui même, c'est le tour de cette pierre de descendre au monde : je la porte donc exprès de nouveau devant le pupitre de la fée Jinghuan, pour l'y faire inscrire au registre et la faire descendre avec ces fantômes d'amour, afin d'en finir avec cette affaire. — Voilà qui est bien plaisant, dit le taoïste ; on n'a jamais ouï parler de “rendre des larmes”. Puisque l'occasion est là, pourquoi ne descendrions-nous pas nous aussi au monde en sauver quelques-uns ? Ne serait-ce pas là une belle œuvre méritoire ? — C'est bien ma pensée, dit le bonze. Viens d'abord avec moi au palais de la fée Jinghuan remettre cette bête de chose en bonne et due forme ; et quand toute cette bande de démons d'amour sera descendue, nous partirons à notre tour. Pour l'heure la moitié en est déjà tombée dans la poussière, mais ils ne sont pas encore tous rassemblés. — S'il en est ainsi, dit le taoïste, je te suis. »

Or Zhen Shiyin avait tout entendu clairement ; il ne put s'empêcher de s'avancer, salua et demanda en souriant : « Salut à vous, maîtres immortels. » Le bonze et le taoïste lui rendirent aussitôt son salut et l'interrogèrent à leur tour. Shiyin dit alors : « Je viens d'entendre les maîtres immortels parler de causes et d'effets dont on n'entend guère parler dans le monde des hommes ; mais votre disciple est sot et grossier, et n'a pu tout pénétrer. Si vous daigniez ouvrir cet esprit obtus et me tout dire en détail, votre disciple vous écouterait, l'oreille lavée ; pour peu que j'y trouve de quoi m'éveiller, je pourrais éviter les tourments de l'abîme. — Ce sont là des secrets profonds, dirent les deux immortels en riant, que l'on ne saurait divulguer d'avance. Le moment venu, ne nous oubliez pas, nous deux : cela suffira à vous faire sortir de la fosse de feu. » Shiyin, entendant cela, n'osa plus insister et dit en souriant : « Les secrets profonds, soit, ne peuvent être divulgués ; mais cette “bête de chose” dont vous parliez à l'instant, je ne sais ce que c'est : me serait-il donné de la voir ? — Pour cet objet-là, dit le bonze, il vous est bien accordé de le voir une fois. »

Ce disant, il le tira de sa manche et le tendit à Shiyin. Shiyin le prit et regarda : c'était un beau jade éclatant, sur lequel des caractères nettement gravés formaient les quatre mots « Jade Spirituel », derrière lesquels couraient encore quelques lignes en petits caractères. Il allait les examiner de près quand le bonze dit : « Nous voici au Domaine des Illusions », et le lui arracha de force de la main ; puis, avec le taoïste, il franchit un grand portique de pierre où se lisaient, en grands caractères, ces quatre mots : « Domaine des Illusions du Grand Vide ». De part et d'autre s'inscrivait un distique :

Quand le faux se fait vrai, le vrai à son tour devient faux ; Là où le néant se fait être, l'être retourne au néant.

Shiyin voulut les suivre. Il venait à peine de lever le pied qu'il entendit un coup de tonnerre pareil à l'écroulement des monts et à l'effondrement de la terre ; il poussa un grand cri et, ouvrant les yeux, ne vit que le soleil ardent qui flambait et les bananiers qui frissonnaient doucement : la moitié de son rêve était déjà oubliée. Il vit alors la nourrice arriver, portant Yinglian dans ses bras. Shiyin trouva sa fille plus jolie que jamais, poudrée comme une figurine, taillée comme un jade, éveillée et charmante ; il tendit les bras, la prit et la serra contre lui, joua un moment avec elle, puis la porta jusqu'au bout de la rue pour lui montrer l'animation de la procession qui passait. Comme il allait rentrer, il vit venir de l'autre côté un bonze et un taoïste : le bonze avait le crâne teigneux et les pieds nus, le taoïste boitait et allait les cheveux en broussaille ; ils s'avançaient en gesticulant, riant et parlant comme des fous. Arrivés devant sa porte, voyant Shiyin qui tenait Yinglian dans ses bras, le bonze se mit à pleurer à grands sanglots, puis dit à Shiyin : « Bienfaiteur, que fais-tu à serrer contre toi cette chose qui a une vie mais point de destin, et qui fera le malheur de son père et de sa mère ! » Shiyin, l'entendant, comprit que c'étaient là propos de dément et ne lui répondit rien. Le bonze insista : « Donne-la-moi ! Donne-la-moi ! » Shiyin, impatienté, se retourna, sa fille dans les bras. Comme il s'apprêtait à rentrer, le bonze le montra du doigt en riant très fort et récita ces quatre vers :

Choyée, tendrement nourrie — je ris de ta folie ; La fleur de mâcre en vain fait face à la neige qui crisse. Garde-toi bien, la fête des Lanternes passée : Ce sera l'heure où la fumée se disperse et le feu s'éteint.

Shiyin entendit fort bien ; il hésitait en son cœur et voulait s'enquérir de leur origine. Mais il entendit le taoïste dire : « Nous n'avons plus à cheminer ensemble : séparons-nous ici, et que chacun aille à ses affaires. Dans trois kalpas je t'attendrai au mont Beimang ; une fois réunis, nous irons ensemble au Domaine des Illusions du Grand Vide rayer nos noms du registre. — À merveille, à merveille ! » dit le bonze. Là-dessus, tous deux s'en allèrent, et l'on n'en revit plus la moindre trace.

Shiyin se disait alors en lui-même : ces deux hommes ont assurément quelque origine, j'aurais bien dû les interroger ; à présent il est trop tard pour le regretter. Comme il rêvait ainsi, il vit venir un pauvre lettré, logé au temple de la Gourde voisin, du nom de famille Jia, prénommé Hua, de nom social Shifei, et surnommé Yucun. Ce Jia Yucun était originaire de Huzhou, et sa famille aussi avait été de celles qui tiennent les lettres et les charges. Mais il était né à la fin d'une lignée : les fondements laissés par ses parents et ses ancêtres étaient épuisés, la maisonnée s'était éteinte, et il ne restait plus que lui, seul avec sa bouche à nourrir. Ne trouvant rien à faire au pays, il était monté vers la capitale afin d'y briguer un titre et de relever la maison. Arrivé ici l'année d'avant, il s'y était trouvé arrêté par la mauvaise fortune et logeait provisoirement au temple, vivant au jour le jour de la vente de ses écrits et de sa calligraphie ; c'est ainsi que Shiyin le fréquentait souvent. Voyant Shiyin, Yucun le salua vivement et dit avec un sourire de politesse : « Monsieur, vous voilà appuyé à votre porte à regarder au loin : y aurait-il quelque nouvelle par les rues ? — Point du tout, dit Shiyin en souriant. Ma petite fille pleurait ; je l'ai emmenée dehors pour la distraire, et je m'ennuyais fort. Frère Jia, vous venez à propos : entrez dans mon modeste cabinet, nous y ferons passer ensemble cette longue journée. » Ce disant, il fit reconduire sa fille à l'intérieur et emmena lui-même Yucun jusqu'à la bibliothèque, où un jeune serviteur offrit le thé. Ils n'avaient échangé que trois ou cinq phrases lorsqu'un domestique accourut annoncer : « Monsieur Yan vient vous rendre visite. » Shiyin se leva précipitamment et s'excusa : « Pardonnez-moi de vous avoir fait venir pour vous délaisser ; asseyez-vous un moment, je reviens vous tenir compagnie. — Faites, monsieur, dit Yucun en se levant à son tour. Je suis un familier de la maison ; qu'importe d'attendre un peu ? » Et déjà Shiyin était sorti vers le salon de devant.

Resté seul, Yucun feuilletait un recueil de poèmes pour tromper son ennui, quand il entendit sous la fenêtre le toussotement d'une femme. Il se leva et regarda au-dehors : c'était une servante qui cueillait des fleurs. Elle avait un maintien qui n'était pas commun, le sourcil et l'œil purs ; sans être d'une grande beauté, elle avait pourtant de quoi toucher. Yucun, sans y prendre garde, resta là à la contempler, tout hébété. La servante des Zhen, ses fleurs cueillies, allait s'en aller lorsque, levant brusquement la tête, elle aperçut quelqu'un derrière la fenêtre : un homme au bonnet usé et aux habits élimés, pauvre certes, mais aux reins ronds et au dos épais, au visage large et à la bouche carrée, avec des sourcils en lame d'épée, des yeux comme des étoiles, un nez droit et des joues bien dessinées. La servante se détourna vite pour s'écarter, en songeant : « Cet homme est bâti si vigoureusement, et pourtant si mal vêtu ; nous n'avons dans la famille aucun parent ni ami dans une pareille misère. Ce doit être ce Jia Yucun dont le maître parle si souvent ; pas étonnant qu'il ait dit aussi de lui : “Il n'est pas homme à rester longtemps dans l'embarras”, et qu'il ait plus d'une fois songé à l'aider et à le secourir, faute d'en avoir trouvé l'occasion. » Sur cette pensée, elle ne put s'empêcher de tourner la tête une fois ou deux. Yucun, la voyant se retourner, s'imagina que cette fille avait du goût pour lui ; sa joie fut si folle qu'il ne put la contenir, et il se dit que cette fille avait certainement l'œil perçant, qu'elle était une héroïne, une âme sœur rencontrée dans la poussière du chemin. Bientôt le jeune serviteur entra ; Yucun apprit qu'on retenait le visiteur à dîner par-devant et qu'il ne pouvait attendre si longtemps : il sortit donc par la ruelle latérale et la porte de service. Quand ses hôtes se furent dispersés, Shiyin sut que Yucun était parti et ne le fit pas rappeler.

Un jour vint la belle fête de la mi-automne. Le banquet de famille achevé, Shiyin fit dresser une autre table dans sa bibliothèque, puis s'en alla sous la lune jusqu'au temple inviter Yucun. Or Yucun, depuis le jour où la servante des Zhen s'était retournée deux fois vers lui, la tenait pour une âme sœur et n'avait cessé d'y penser. Et maintenant que revenait la mi-automne, il ne put s'empêcher, devant la lune, de nourrir ses regrets, et improvisa un poème régulier en vers de cinq pieds :

Mon vœu des trois vies n'est pas encore su, Et sans cesse un chagrin nouveau s'y ajoute. Quand vient la tristesse, mon front se contracte ; Elle s'en allait — que de fois se retourna-t-elle ! Je regarde mon ombre seule dans le vent : Qui serait digne d'être ma compagne sous la lune ? Si la clarté du crapaud lunaire y consent, Qu'elle éclaire d'abord le front de la belle.

Yucun ayant achevé de réciter, il songea encore aux grandes ambitions de sa vie et à l'amertume de n'avoir pas rencontré son heure ; il se gratta la tête, poussa vers le ciel un long soupir, et déclama à voix haute ce distique :

Le jade, dans son écrin, cherche un juste prix ; L'épingle, dans son coffret, attend l'heure de s'envoler2.

Justement Shiyin arrivait et l'entendit ; il dit en riant : « Frère Yucun, voilà des ambitions qui n'ont rien d'ordinaire ! — Je n'oserais, répondit vivement Yucun en souriant ; je récitais au hasard des vers des anciens, comment mériterais-je pareil éloge ? » Et il demanda : « Quelle heureuse fantaisie vous amène ici, monsieur ? — C'est ce soir la mi-automne, dit Shiyin en souriant, que l'on nomme communément la fête des retrouvailles. Je me suis dit que vous, logé en voyageur dans une cellule de bonze, ne pouviez qu'en éprouver quelque solitude. J'ai donc fait préparer un petit repas et je viens vous prier de venir boire une coupe dans mon pauvre cabinet : accepterez-vous cette offrande de céleri ? » Yucun, l'ayant entendu, ne fit aucune façon et dit en riant : « Puisque vous me faites l'honneur de cette amitié, comment oserais-je repousser tant de bonté ? » Ce disant, il repassa avec Shiyin dans la bibliothèque de l'autre côté.

Le thé bu en un instant, la table était déjà mise ; du bon vin et des mets exquis, il va sans dire. Les deux hommes prirent place et burent d'abord posément, à petites gorgées ; peu à peu la conversation s'anima, et sans y prendre garde ils se mirent à faire voler les coupes et à se porter des santés. Dans tout le quartier, chaque maison faisait sonner ses flûtes, chaque porte chantait au son des orgues à bouche ; au-dessus de leurs têtes, la lune pleine répandait ses couleurs et figeait son éclat. Leur belle humeur croissait, et les coupes se vidaient à peine servies. Yucun, à ce moment, était déjà gris aux sept ou huit dixièmes ; son exaltation ne se pouvait plus contenir, et, confiant ses pensées à la lune, il improvisa un quatrain :

Trois fois cinq : voici l'heure où elle est ronde et pleine, À pleines mains sa clarté veille sur la balustrade de jade. Au ciel à peine ce disque est-il élevé, Que sur terre les dix mille familles lèvent la tête vers lui.

Shiyin s'écria : « Admirable ! J'ai toujours dit que vous n'étiez pas homme à demeurer longtemps au-dessous des autres ; ces vers que vous venez de réciter en donnent déjà le présage : vous vous élèverez d'un seul vol, et sous peu vous poserez le pied par-dessus les nuages. Il faut vous en féliciter, vous en féliciter ! » Et il lui versa lui-même une pleine mesure pour le congratuler. Yucun la vida d'un trait, puis soupira soudain : « Ce ne sont point là propos d'ivrogne : pour ce qui est des études que le temps exige, il se pourrait bien que je fusse capable d'y faire nombre et d'y accrocher mon nom. Seulement, je n'ai de quoi ni faire mes bagages ni payer la route ; la capitale est loin, et ce n'est pas en vendant ma calligraphie et en composant des textes que j'y parviendrai. » Shiyin ne le laissa pas achever : « Que ne l'avez-vous dit plus tôt ! Voilà longtemps que j'y pensais, mais chaque fois que je vous rencontrais nous n'en parlions point, et je n'osais vous offenser en le proposant. Puisqu'il en va ainsi : je n'ai guère de talent, mais les deux mots de “devoir” et de “profit”, je sais encore les distinguer. Par bonheur, l'an prochain tombent les grands concours ; hâtez-vous de monter à la capitale, car un succès aux épreuves du printemps sera seul digne de ce que vous avez appris. Pour les frais de route et le reste, je m'en charge à votre place : ainsi votre estime, si mal placée soit-elle, n'aura pas été perdue. » Sur-le-champ il envoya le jeune serviteur chercher à l'intérieur, sans tarder, cinquante taëls d'argent bien empaquetés et deux vêtements d'hiver. Puis il ajouta : « Le dix-neuf est un jour faste : vous pourrez aussitôt louer une barque et remonter vers l'ouest ; et lorsque vous aurez pris votre grand essor, nous nous reverrons l'hiver prochain — quelle joie ce sera ! » Yucun prit l'argent et les habits, remercia d'un mot à peine et, sans y attacher plus d'importance, continua de boire, de causer et de rire. La nuit avait déjà atteint le troisième tambour lorsque les deux hommes se séparèrent.

Après avoir reconduit Yucun, Shiyin regagna sa chambre et dormit d'un trait jusqu'à ce que le soleil rouge fût monté de trois perches. Songeant à ce qui s'était dit la veille au soir, il voulut écrire deux lettres de recommandation que Yucun emporterait à la capitale, afin qu'il pût se présenter chez quelque famille en charge et y trouver un asile. Il envoya donc quelqu'un l'inviter à passer ; mais le domestique revint dire : « Le bonze m'a dit que monsieur Jia était parti pour la capitale ce matin, au cinquième tambour ; il lui avait laissé un message à transmettre à Monsieur : “Un lettré ne s'embarrasse pas des jours fastes ou néfastes ; ce qui importe, c'est la raison des choses. Je n'ai pas eu le temps de prendre congé de vive voix.” » Shiyin, l'entendant, dut en prendre son parti.

Il est bien vrai que le temps passe vite dans l'oisiveté : en un clin d'œil revint la belle fête des Lanternes. Shiyin chargea son serviteur Huo Qi3 de porter Yinglian voir les feux de la confrérie et les lanternes fleuries. Au milieu de la nuit, Huo Qi eut besoin de se soulager et posa Yinglian assise sur le seuil d'une maison. Quand il revint pour la reprendre, où donc était Yinglian ? Affolé, il la chercha la moitié de la nuit. Au point du jour il ne l'avait toujours pas trouvée ; alors, n'osant pas reparaître devant son maître, il s'enfuit dans un autre pays. Shiyin et sa femme, voyant que leur fille n'était pas rentrée de la nuit, comprirent qu'il y avait du malheur ; ils envoyèrent encore plusieurs personnes à sa recherche : toutes revinrent dire qu'il n'y avait ni ombre ni écho. Les deux époux, qui en une demi-vie n'avaient eu que cette seule fille, la perdaient d'un coup : quelle affliction ! Ils en pleurèrent jour et nuit, jusqu'à ne plus guère prendre soin de leur propre vie.

Au bout d'un mois environ, Shiyin tomba malade le premier, et son épouse, Dame Feng, prit à son tour le mal à force de songer à sa fille : chaque jour on appelait le médecin et l'on consultait les sorts. Or il advint que le quinzième jour du troisième mois, comme on faisait frire des offrandes au temple de la Gourde, un bonze imprudent laissa le feu s'échapper de la poêle d'huile et embraser le papier d'une fenêtre. Dans ce pays, les maisons n'ont que haies de bambou et cloisons de bois ; et sans doute le destin voulait-il qu'il en fût ainsi : le feu prit de proche en proche, gagna de deux à trois, de quatre à cinq, et changea toute une rue en une véritable montagne de flammes. Soldats et gens du peuple eurent beau accourir, l'incendie avait pris trop de force : comment l'eût-on maîtrisé ? Il brûla toute une nuit avant de s'éteindre, et l'on ne sut jamais combien de familles y perdirent tout. Pour comble de malheur, la maison des Zhen était juste à côté : elle ne fut bientôt plus qu'un champ de tuiles et de gravats. Seules furent épargnées les vies des deux époux et de quelques serviteurs. Shiyin, désespéré, ne pouvait que frapper du pied et pousser de longs soupirs. Après en avoir délibéré avec sa femme, il résolut d'aller s'établir dans sa métairie. Mais justement, depuis quelques années, les inondations et les sécheresses ne laissaient rien récolter, les brigands pullulaient et les troupes officielles les pourchassaient : il n'y avait pas moyen de vivre en paix à la campagne. Force lui fut de vendre toutes ses terres et, emmenant sa femme et deux servantes, d'aller se réfugier chez son beau-père.

Son beau-père se nommait Feng Su, originaire de la préfecture de Daru ; bien qu'il vécût de la terre, sa maison était à l'aise. Voyant son gendre arriver dans un tel dénuement, il en conçut quelque humeur. Par bonheur, Shiyin avait encore sur lui l'argent tiré de la vente de ses terres ; il le lui remit en le priant d'acheter à sa convenance quelque maison et quelques champs, de quoi assurer plus tard le vivre et le vêtement. Mais Feng Su en employa la moitié et garda le reste pour son profit, ne lui donnant qu'un maigre lopin et une masure délabrée. Shiyin, homme de lettres, n'entendait rien au négoce ni au labour ; il se soutint tant bien que mal un an ou deux et devint plus pauvre encore. Feng Su, quand il le voyait, lui débitait des phrases toutes faites ; et, devant les gens comme derrière son dos, il se plaignait qu'il ne savait pas mener sa vie, qu'il n'aimait qu'à bien manger et à ne rien faire. Shiyin s'en aperçut, et son cœur ne put s'empêcher d'en concevoir amertume et regret. Avec cela l'effroi de l'année précédente, la colère, la rancœur et le chagrin — comment un homme au soir de sa vie eût-il résisté à l'assaut conjugué de la pauvreté et de la maladie ? Peu à peu, il prit l'air d'un homme qui va quitter ce monde.

Justement, ce jour-là, appuyé sur sa canne, il s'était traîné jusqu'au bout de la rue pour se distraire un peu, lorsqu'il vit venir de l'autre côté un taoïste boiteux, l'air fou et débraillé, chaussé de sandales de chanvre et vêtu de loques, qui récitait ces paroles :

Tous les hommes savent que le bien est d'être immortel, Mais des charges et des honneurs, ils n'en ont jamais fini. Où sont les généraux et les ministres d'hier et d'aujourd'hui ? Un tertre désert, où l'herbe en a tout fini.
Tous les hommes savent que le bien est d'être immortel, Mais de l'or et de l'argent, ils n'en ont jamais fini. Tout le jour ils se plaignent d'en avoir amassé trop peu ; Et quand ils en ont assez, leurs yeux se ferment : c'est fini.
Tous les hommes savent que le bien est d'être immortel, Mais de la tendre épouse, ils n'en ont jamais fini. Vivant, tu l'entends chaque jour te parler de son amour ; Mort, la voilà partie au bras d'un autre : c'est fini.
Tous les hommes savent que le bien est d'être immortel, Mais des fils et des petits-fils, ils n'en ont jamais fini. De tout temps les parents entêtés de tendresse furent nombreux ; Mais des enfants pieux, qui donc en a jamais vu ?

Shiyin, l'ayant entendu, s'avança vers lui et dit : « Que débitez-vous là à pleine bouche ? Je n'entends que des “bien” et des “fini”. — Si vous avez bien entendu ces deux mots de “bien” et de “fini”, dit le taoïste en riant, c'est que vous n'êtes pas sans lumières. Sachez donc que, de toutes les choses du monde, le bien est d'en finir et qu'en finir est le bien ; que qui n'en finit pas n'a rien de bien, et que pour avoir le bien il faut en finir. Ma chanson s'appelle justement la Chanson du Bien et de la Fin. » Shiyin, qui portait en lui la sagesse d'une vie antérieure, comprit tout à ces mots et fut d'un coup pleinement éveillé. Il dit en souriant : « Un instant : que diriez-vous si je vous commentais votre Chanson du Bien et de la Fin ? — Commentez donc, je vous prie », dit le taoïste en riant. Et Shiyin déclama :

Chambres délabrées, salles vides — Jadis les tablettes de cour s'y entassaient sur les lits. Herbes fanées, saules desséchés — Ce fut jadis un lieu de chants et de danses. Les fils d'araignée emplissent les poutres sculptées, Et voilà la gaze verte recollée sur la fenêtre en chaume. Que parle-t-on de fard bien épais, de poudre bien odorante ? Comment donc les deux tempes ont-elles blanchi de givre ? Hier, sur le tertre de terre jaune, on enterrait des os blancs ; Ce soir, sous les rideaux de soie rouge, dorment deux canards mandarins. Coffres pleins d'or, coffres pleins d'argent — Et en un clin d'œil, mendiant que tout le monde accable. On plaint la vie d'autrui que l'on trouve trop brève : Qui sait si l'on ne rentrera pas soi-même pour mourir ? On l'a instruit selon les règles, Rien ne garantit qu'il ne se fera pas brigand demain. On lui a choisi le plus riche parti : Qui eût jamais pensé la voir échouer dans la ruelle des fleurs ? Pour avoir trouvé trop petit son bonnet de gaze, Le voilà qui porte la cangue et la chaîne. Hier on le plaignait, grelottant sous sa veste trouée ; Aujourd'hui il trouve trop longue sa robe de brocart pourpre. Dans ce tohu-bohu, tu finis ton air et j'entre en scène, Et l'on prend la terre étrangère pour son propre pays. Quelle absurdité ! Au bout du compte, Chacun n'aura fait que coudre la robe de noces d'un autre.

Le taoïste fou et boiteux, l'ayant entendu, battit des mains et éclata de rire : « Voilà qui est commenté juste ! Voilà qui est commenté juste ! » Shiyin dit simplement : « Allons ! », lui arracha la besace qu'il portait à l'épaule, la mit sur son dos, et, sans même rentrer chez lui, s'en alla d'un pas léger avec le taoïste fou. Le quartier en fut aussitôt bouleversé, et chacun colporta l'affaire comme une nouvelle. Dame Feng, quand elle l'apprit, pleura à en mourir et à en revivre. Il ne lui resta qu'à en délibérer avec son père et à envoyer partout des gens aux nouvelles : quelles nouvelles pouvait-on rapporter ? Faute de mieux, elle dut vivre à la charge de ses parents. Par bonheur elle avait encore auprès d'elle deux servantes d'autrefois pour la servir ; toutes trois, maîtresse et servantes, faisaient jour et nuit quelque ouvrage d'aiguille pour aider aux dépenses du père. Feng Su avait beau se plaindre chaque jour, il n'y pouvait rien.

Or ce jour-là, la servante aînée de la maison Zhen achetait du fil devant la porte lorsqu'elle entendit dans la rue les cris qui font écarter la foule. Tout le monde disait : « Le nouveau magistrat vient prendre ses fonctions ! » Cachée derrière la porte, la servante regarda : elle vit défiler deux par deux les gardes et les estafiers, puis parut une grande chaise à porteurs d'où l'on apercevait un fonctionnaire en bonnet noir et robe écarlate. La servante en resta interdite et se dit : « Ce mandarin a un visage bien familier ; il me semble l'avoir vu quelque part. » Puis elle rentra dans la maison et n'y pensa plus. Le soir, comme on allait se coucher, on entendit soudain frapper à la porte à grand bruit et quantité de gens crier en désordre : « Les envoyés de monsieur le magistrat du district viennent chercher quelqu'un pour l'interroger ! » Feng Su, en les entendant, resta pétrifié, les yeux fixes et la bouche béante.

Quel malheur les attendait, vous le saurez au chapitre suivant.

Fin du chapitre 1 · il en reste 119

Le malheur les attend au chapitre suivant.

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